Pourquoi le teknival est mort une deuxième fois à Chambley

octobre 27th, 2005

Bonjour a tous, ci-dessous, un texte dont le but est d’exprimer mon point de vue sur ce qui c’est passé ce WE, et aussi de faire réagir. Il est strictement personnel, ne prétend pas être objectif et n’engage aucunement la structure pour laquelle je bosse.

Ce Free Open Air Festival est le dernier coup de caillou sur le crâne d’une idée lancée dans les années 90 et qui a cru pouvoir changer (un peu) le monde.
En effet, si l’amendement Mariani a effectivement presque tué la free party et achevé les Teknivals en France, il n’en avait atteint que le  » corps « . L’âme, elle, était toujours vivante. Même si dans les fêtes, l’ambiance dégradée et la musique appauvrie n’étaient déjà plus que le pâle reflet de ce pourquoi s’étaient battus les Sound System, il subsistait cette indépendance, cette volonté de liberté qui était l’essence même du mouvement.

Ce dernier teknival en aura abattu l’âme une bonne fois pour toute, et ce sont les sons eux même qui l’auront fait, comme des grands, en tombant dans le piège que leur a tendu une droite démagogique et quête de reconnaissance pour sa politique culturelle menée au lance-flammes.

Quoi, quel piège, c’était bien, du bon son, plein de monde, pas d’incidents, des bons prods….j’entends déjà la critique fusant, ne comprenant pas qu’un vieux nostalgique ouvre encore sa gueule pour se plaindre. Et bien je le fais, et de plein droit, autant en tant qu’acteur de la scène techno, qu’en tant que citoyen payant ses impôts, contribuable ayant participé à la débauche de moyens publics qui a permis l’organisation de ce truc. Donc j’ai le droit d’ouvrir ma bouche et je le fais.

Alors voilà pourquoi ce festival est une honte, voilà pourquoi on ne peut uniquement souhaiter que ce soit le dernier sous cette forme :

Le festival de Chambley a piétiné tous les concepts idéologiques à la base de la free party et des teknival. Pourquoi celui-ci et pas les précédents de Marigny ou du Larzac en 2003 ? L’année dernière, le débat s’amorçait entre l’état et les Sound Sytem, on ne savait pas ce qui allait se passer. Depuis les expériences ont eu lieu, la fête foraine de Marigny et le soleil de plomb de l’autoroute du Larzac, les Sound System et en particulier le Collectif savait très bien comment ça allait se passer, autant au niveau logistique qu’au niveau artistique, ils ont choisi en connaissance de cause, délibérément de monter ce festival, ils ont choisi librement de montrer cette image d’eux même, ils ont choisi de mettre à mort l’âme du mouvement sur l’autel de leur scène à Dj’s entourées de stacks d’enceintes de location énormes, avec les échafaudage de six ou huit mètres de hauts, avec leurs dizaines de scans installée d’une façon digne d’un concert de Johnny…Là, ils ont éventrés une dernière fois l’idée de liberté qui a fait ce mouvement, ils lui ont sorti les tripes et en on repris un quart avant d’aller danser sur son cadavre.

Cet esprit, celui qui a amené les free party à exister, c’était un esprit de révolte contre les abus du système, une prise en main de son destin, une mise en avant de l’autogestion, du DIY (Do it Yourself) une envie de danser et de libérer son esprit.

Qu’en ont-ils fait ?

L’autogestion est abandonnée plus que dans n’importe quelle autre
manifestation. On entend les organisateurs se défausser en disant :  » nous sommes autogéré, après si la Gendarmerie veut faire la circulation çà ne nous dérange pas « . Mensonge et hypocrisie !!!! 600 gendarmes déplacés, la circulation déviée et gérée par les forces de l’ordre, le terrain réquisitionné, les dégâts aux cultures remboursés par l’état et les organisateurs exonérés de toute responsabilité en cas d’incident. C’est de l’assistanat pur et simple. Sans l’état, la manifestation n’aurait jamais eu lieu. Les organisateurs de ce rassemblement ne sont pas capables d’assurer eux-même la gestion de leur fête. C’est une honte de laisser faire la police pour la circulation et les parkings… Les fans de techno sont-ils moins responsables que ceux de reggae ou de rock ??? Sont-ils incapable de s’organiser pour gérer eux même leur manifestation ? Sont-ils incapables de former des groupes de bénévoles et de laisser la gendarmerie en marge, à sa place. Le festival des Vielles Charrues qui rassemble plus de 150 000 personnes, réuni une équipe de 1500 à 2000 bénévoles qui s’occupent de presque tout. Les teufeurs sont-ils tellement des assistés qu’ils doivent se faire encadrer par la gendarmerie, qu’ils ne peuvent s’autogérer et prendre en main leur manifestation de A à Z ? Idem pour les toilettes. On a annoncé profusion de toilettes chimiques, toutes louées, polluantes au possible, à t’on oublié le principe des toilettes sèches qui il y a pas si longtemps prévalait encore sur les grosses manifestations? Ou préfère t’on consommer et consommer encore, des camions de livraison, des grues, des tractopelles et du pétrole en plus à brûler. Pas de notion de commerce équitable, pas ou presque pas stand de bouffe bio, pas de réflexion dans les choix. Dans chacune des options de la fête, c’est l’option consommation occidentalo-nombriliste à outrance qui prévaut. On fait une fête pas cher, pas pour que la planète tourne mieux ou par souci de justice sociale, mais juste pour pouvoir en faire d’autres, pour boire, prendre des drogues, s’acheter des piercing pour les casquettes, des K7 ou des sweat à la mode.
Les critères sont différents de la consommation de masse, mais en aucun cas ils ne remettent en cause quoi que ce soit. C’est une fête pour jeunes en période de revendication sans revendications, juste avant de rentrer dans le rang.

Pires encore, certains Sound Sytem de location, énormes et prétentieux. Sans vouloir encore revenir aux origines, le terme même de Sound System désigne un groupe de gens indépendants qui possède son propre Sound System (système de sonorisation) et qui anime les soirées qu’il organise. Alors bien sur, certains se sont fait saisir leur son et on ne va pas leur demander de s’abstenir d’en louer un, mais de là à prendre autant de puissance et autant d’effets lumineux, pour les installer avec aussi peu de créativité, d’inventivité. Je suis choqué par ces tours de 6 m de haut et de 15 mètres d’ouverture ou s’alignent des dizaines de scans à 4000 euros pièce, ces murs ininterrompus de 20 mètres de long, aberration de sonorisation, gaspillage du matériel et de l’énergie, cette même énergie pour laquelle on tue en Irak. Entre la sono de location, les lumières, les amplis et la logistique, certaines installations étalaient plus de 150 000 euros de matériel. Ou est le DIY, ou sont la démerde et l’alternatif ?

Pour quelques efforts artistiques, sonores ou esthétiques que le public
tolère avec un regard amusé, combien de murs de son standards débitant de la Hardtek lobotomisée ? Si la techno apparaissait aujourd’hui dans cette atmosphère dictatoriale, elle serait rejetée. Plus aucune nouveauté n’est acceptée, les artistes doivent se soumettre à la demande du public qui hurle ses ordres à coups de  » allez  » impératifs dès le moindre ralentissement de rythme. D’initiateurs, les Djs sont devenu suiveurs, sous la menace de l’éjection des platines si le son ne convient pas à la masse.

Et dernier massacre idéologique, mais non des moindres; le contexte dans lequel cette manifestation à lieu. Sarkozy, Monsieur répression, qui a fait durcir la politique sur les drogues douces, remis les charters au goût du jour et stigmatisé les gens du voyage, a décidé que cela sert la majorité de pouvoir dire qu’ils laissent organiser ce genre de manifestation. S’y opposer est mauvais au niveau image, le tolérer permet de se positionner auprès de jeunes souvent dépolitisés. De Vilepin n’a fait que reprendre le bébé en cours, on verra la suite. Les free parties ont été crées par gens qui s’opposaient aux abus du système capitaliste de Thatcher et proposaient une alternative, ce Teknival ne propose plus rien qu’une débauche de décibels et de drogues enserrée dans un cordon de gendarmes mobiles. Chacun rentrera chez lui après la fête, reprendra ses études ou son travail. Aucun message, aucune revendication alors que la droite massacre la culture en France, que les subventions se divisent par 2 et que les intermittents se font tailler des shorts à la machette, la jeunesse techno, occidentale, blanche et ultra-libérale est contente de ses fêtes sans responsable, de ses centaines de milliers d’euros sans aucunes taxes ni charges (donation, bars, stands et drogues pour 100 000 personnes), de ses locations payées au noir, de son économie parallèle. Et qu’on ne nous dise pas qu’ils n’y a pas d’argent dans ce genre de manifestation, il y en a, souvent plus qu’ailleurs, il circule différemment, c’est tout. Pour moi les choses sont simples, soit on est rebelle et on assume son combat jusqu’au bout, soit on fait juste du divertissement, et ce cas la on pas faire reposer sur la communauté ses irresponsabilités. Mais accepter les gendarmes et rejeter la responsabilité de la circulation, dire oui à la DDE et refuser les assurances, encaisser de l’argent aux bars, mais refuser d’en donner une petite partie pour le financement de la république, cette même république qui finance la manifestation….c’est incohérent au mieux, dangereux au pire.

Le Free Open Air Festival, le rêve d’une zone d’anarchie ultra-libérale dans un carcan de répression policière, une vision d’avenir de la civilisation des loisirs pour les laissés pour compte de la société capitaliste ? Un cauchemar…mais gratuit.

Samuel Raymond

Le succès ne justifie pas tout, on peut faire autrement.

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