Faut-il avoir peur des raves?

juin 18th, 2004
Longtemps interdites, les «raves parties», où règne la musique techno, se multiplient. Légalement ou non. Mais qu’y a-t-il derrière ces Woodstock en forme de jeu de piste qui traînent un sulfureux parfum d’ecstasy? Enquête
Au bout du fil, le message est le même depuis le début de la soirée: «Festival techno des 22, 23, 24 mai, rappelez plus tard.» A 23 heures, contrordre: «Le festival est annulé à cause d’une balance, les keufs étaient déjà au courant. Reportez-vous au 36-73-77-77…» Nouveau numéro de téléphone, nouvelle donne: «La teuf a bien lieu, rappelez vers minuit.»

La teuf? C’est la fête, en verlan. Une de ces rave parties clandestines qui collent des cauchemars aux préfets et des hallucinations aux habitants de petits villages de l’Oise, de l’Essonne, de Seine-et-Marne ou d’ailleurs, quand ils se réveillent le dimanche avec un mini-Woodstock planté au bout d’un pré. En plein rêve et en pleine rave. La rave, de l’anglais to rave, délirer, battre la campagne, c’est le nom qu’on donne à ces longues fêtes arrosées de musique techno, organisées, selon l’occasion et les saisons, dans d’anciens entrepôts ou dans une clairière.

Le jeu de piste commence dès l’après-midi, dans les boutiques de disques spécialisées, du côté de la Bastille, à Paris. Là, on vient ramasser les flyers, des prospectus qui donnent des infos sur les sorties de disques ou les dernières soirées en boîte. On repère le message le plus rudimentaire, sur une simple photocopie en noir et blanc de la taille d’une demi-carte postale. Pas très explicite. Avec juste une «infoline», le numéro d’une boîte vocale à appeler pour en savoir plus. C’est sûr, ce message-là n’a pas pignon sur rue. Il fleure la fête clandestine, la free party, gratuite et improvisée, sans autorisation aucune, qui rassemblera selon les nuits entre une cinquantaine et quelques centaines de personnes. Ou, mieux encore, le «teknival» (contraction de techno et de festival), qui promet trois jours de décibels au milieu de nulle part.

Le week-end du 1er mai, ils étaient plus de 10 000 danseurs à patauger trois nuits et trois jours dans la gadoue jusqu’aux genoux, aux Ecrennes, tout près de Melun. «On s’est bien marré, raconte un rescapé. C’était Verdun. J’ai perdu mes godasses. Elles ont été aspirées par les entrailles de la terre.» Daniel Giraut, agriculteur et maire de la commune, est encore soufflé par le spectacle qu’il a découvert au petit matin: «On les aurait dits d’une autre planète. Ils étaient complètement hagards, couverts de boue. J’ai même croisé un jeune qui cherchait une bouche de métro pour rentrer chez lui. Il n’avait pas l’air de réaliser qu’il était à 60 kilomètres de Paris.»

Deux semaines plus tard, les «raveurs» se retrouvent à 5 000 dans une ancienne carrière d’ardoise, à Saint-Goazec, dans le Finistère. C’est là qu’un jeune homme va trouver la mort en tombant d’une falaise. Un suicide? Non, un «accident», affirme son père, qui a porté plainte contre X. Avait-il bu? Pris de la drogue? Une enquête a été ouverte par le parquet de Quimper. Le décès du jeune homme déclenche une foule d’interrogations: les raves sont-elles dangereuses? Faut-il les interdire? Pourquoi sont-elles clandestines? Qui les organise? Servent-elles réellement de supermarchés de la drogue en général et de l’ecstasy en particulier?

Toutes ces questions se posent au moment où la musique techno sort de son ghetto. Elle est partout, dans la bande son de toutes les pubs, d’Adidas à Levi’s. Elle explose artistiquement et commercialement. La soirée Metropole techno, à Bercy, a rassemblé 17 000 personnes en avril dernier sous l’égide de M 6. Jack Lang déploie tout son entregent pour aider à l’organisation, le 19 septembre prochain, à Paris, du Grand Charivari électronique, un défilé-carnaval, à l’exemple de la Love Parade berlinoise, pour célébrer les richesses créatives de la scène française. La techno décoince les tiroirs-caisses du show-business et opère discrètement un changement de nom pour devenir «musique électronique». Et, en même temps, elle s’enfonce plus que jamais dans le maquis. Résolue à jouer aux gendarmes et aux voleurs, pour de vrai, tous les week-ends, à travers la France.

A 1 heure du matin, l’infoline a changé d’annonce: «Prendre la nationale 20 jusqu’à Etampes, puis direction Melun-Fontainebleau. Après Maisse, à 800 mètres, prendre un petit chemin sur la droite.» Sitôt l’information donnée, les raveurs sautent dans leur voiture, cap sur Etampes. La règle du jeu est toujours la même: le rendez-vous est lâché au dernier moment, pour éviter que les gendarmes n’arrivent les premiers sur place et pour être ainsi impossibles à expulser – trop nombreux – à l’heure où les camionnettes bleues vont faire leur tour de piste. Faute de vider les lieux, les gendarmes essaient parfois d’en bloquer l’accès. «Alors on se gare et on continue à pied, raconte Stéphanie, raveuse invétérée. On part à travers champs en pleine nuit avec des lampes torches et on se guide en écoutant la musique au loin.»

Engouement passager
Il ne faut pas confondre. Toutes les raves ne sont pas des expéditions à travers champs et terrains vagues. On estime à 800 le nombre des raves clandestines en 1997. Mais la grande majorité des sorties en rave sont en fait des soirées spéciales dans des discothèques, salles des fêtes et autres halls d’exposition, tout à fait officielles et légales. Selon le sociologue Etienne Racine, spécialiste du phénomène techno, ces free parties qui affolent les autorités ne rassemblent pas plus de 10% des quelque 15 000 amateurs de raves qui sortent chaque week-end dans la région parisienne. A l’exception de quelques vieux irréductibles, ceux qui fréquentent les free parties ont entre 18 et 22 ans. Ces fêtes représentent souvent pour eux une période, un engouement passager. «C’est comme les flippers, on finit par s’en lasser», dit Racine. «Au début, c’est rigolo, raconte Pierre, et puis au bout d’un moment j’en ai eu marre. Une fois sur deux les rendez-vous étaient bidon, les flics étaient déjà là. C’était craignos. Maintenant, je préfère payer, avoir des bons DJ et me retrouver dans un endroit sûr.»

La techno a aujourd’hui ses festivals d’été, ses grands rendez-vous très officiels. Mais quelques-uns préfèrent le piment de la clandestinité. «Normal, explique Fabrice Rackam, organisateur chaque année des soirées Gaia. Le mouvement s’élargit, il se diversifie, il se professionnalise, comme le rock. Les free parties? C’est nos punks à nous.» Après avoir connu l’époque des soirées organisées à la barbe des CRS sous le pont de Tolbiac, Rackam, lui, a choisi d’officialiser ses activités. «Je suis rentré dans « l’overground », parce qu’aujourd’hui c’est possible. Mais il faut se souvenir que ce sont les interdictions systématiques qui ont nourri le mouvement clandestin. Quand tu ne peux rien faire de légal, qu’est-ce que tu fais? De l’illégal.»

Au bout du chemin, entre Maisse et Milly-la-Forêt, une clairière dans les genêts. C’est ici. Le teknival est sommaire: quelques camions branchés sur des groupes électrogènes lâchent leurs décibels. Les DJ vont se relayer aux platines pendant deux nuits et deux jours pour jouer la techno la plus brute qui explose dans l’estomac: du hardcore. Déco minimale. Chaque groupe de DJ a planté son étendard totem pour signaler sa présence. Ces irréductibles – une centaine en France – sont au cœur de toutes les fêtes. De free parties en teknivals, on retrouve toujours les mêmes. Mi-tribu, mi-bande de copains, ils se serrent les coudes. Ce soir, à Milly, il y a les Mas i mas, Le Petit Peuple, les Hérétics et les Furious. Ils ont chacun leur stand de boissons, de crêpes ou de hamburgers. Ils vendent des tee-shirts à leur effi- gie et des CD autoproduits.Watch movie online The Transporter Refueled (2015)

Parmi eux, Alan, un des héros du mouvement. Un ancêtre âgé de 37 ans. Farouche partisan de l’underground, il est toujours le premier à aller au-devant des gendarmes. Il est arrivé en France avec un groupe de «travellers» anglais nommé Spiral Tribe, mis sur les routes du temps de Margaret Thatcher. «La société nous a exclus. Alors nous nous sommes débrouillés, nous avons appris à vivre de peu de chose, explique-t-il. Nous sommes libres, nous ne demandons rien. Nous avons notre art. La société n’a pas de prise sur nous et c’est ce qu’elle nous reproche. Notre collectif s’appelle UFO, United Forces of… parce qu’il est ouvert à toutes les énergies créatives.» Et il cite Hakim Bey, un anarchiste américain dont les textes sont diffusés sur Internet, pour revendiquer la free party comme une «zone d’autonomie temporaire», hors des règles sociales établies.

Le discours néo-hippie tranquille d’Alan est bizarrement entouré d’une imagerie punk guerrière. Quelques filets de camouflage jetés çà et là achèvent le tableau de désordre militaire qui colle parfaitement au look des raveurs, pantalon de treillis noir ou kaki de rigueur. Dans la journée, la clairière prend des allures de camping sauvage sur fond de techno. C’est donc ça une free party? Où sont le stupre, le lucre et la débauche qui affolent les parents? En apparence, les free parties sont bien plus sages que les festivals rock des années 70. Les groupes s’éparpillent. Entre sieste et parties de Frisbee, les joints tournent. Les gendarmes restent à distance à l’entrée du chemin. «Que voulez-vous qu’on fasse d’autre? soupire un responsable du groupement de gendarmerie d’Evry, chargé du secteur. Le week-end, si nous avons 20 ou 30 hommes à disposition, c’est le bout du monde. On ne va pas se lancer dans des manœuvres d’évacuation interminables.»

Le deuxième soir, ils sont près d’un millier de raveurs dans les genêts, des garçons en majorité, venus pour l’essentiel de la banlieue parisienne. Ils ont 20 ans, 25 ans au maximum. Quelques adeptes du piercing, crânes demi-rasés et mèches de couleur, dreadlocks, entre néopunks et postbabas, côtoient paisiblement des étudiants, des chômeurs, un livreur de pizzas casquette sur la tête («J’arrive juste du boulot»), un jeune couple tranquille avec un enfant. Venus là pour l’ambiance, pour la musique, parce que c’est gratuit.

Atmosphère bon enfant? Presque. Aux alentours de minuit, le ton change de façon perceptible. Dans les éclairages blafards qui hachent l’espace des danseurs collés aux enceintes apparaissent de nouvelles têtes. Des intrus s’immiscent dans les conversations et proposent de la drogue sur tous les tons: «Vous avez besoin de quelque chose? Dragibus, mentos, fraises tagadas?» dit l’un. «X? C C? trips?» offre l’autre. De la cocaïne à l’ecstasy, en passant par le LSD et les amphétamines, tout est à vendre. Le pire cauchemar des parents devient réalité. Il va durer une heure ou deux. «C’est le moment où les dealers font leur business, râle un raveur. On les repère de loin avec leurs pitbulls. Le problème avec les fêtes près de Paris, c’est la racaille qui déboule avec ses drogues frelatées.»

La «racaille», depuis toujours, c’est l’ennemi. Celui qui vient pour profiter de l’immense «coolitude» de ces hippies nouveau genre, pour leur fourguer des mauvaises drogues, casser les voitures et piquer des autoradios au passage. «Les free parties c’est des moments géniaux, raconte Stéphanie. On se retrouve dansant sur le plateau de Millevaches, ou en Champagne, sur les traces d’Attila le Hun. Mais c’est aussi la porte ouverte à n’importe quoi. Chacun est responsable de soi. Mieux vaut ne pas y aller seul. Toutes les drogues circulent. Rien de neuf, les mêmes qu’ailleurs, mais elles sont plus visibles.»

8 000 personnes
Une semaine plus tard, le 30 mai, autre lieu, autre style: le service d’ordre est musclé et on fouille à l’entrée pour dissuader les dealers. La soirée D-Mention – bardée d’autorisations et d’avis des services de sécurité – n’est pas du tout free, elle. Prix d’entrée: 180 francs. 8 000 personnes ont convergé de toute la France vers d’immenses entrepôts de Rungis, en banlieue parisienne, pour s’immerger dans l’univers techno. Six ambiances différentes, des salles de jeux, un cybercafé, des attractions, un sculpteur sur glace, un cirque de rue, des boissons énergisantes, des bonbons et des sucreries, pour lutter à la fois contre la fatigue et les effets de l’ecstasy, un endroit tranquille pour décompresser avant de repartir danser… De quoi tenir jusqu’à la fermeture, à 8 heures du matin. «Les fêtes sont longues parce qu’il faut le temps de se mettre dans un état particulier, explique Emmanuelle. La musique est lente d’abord, et puis elle monte. Au point culminant, elle est rapide et puissante. Elle englobe les danseurs, on communique par le son. Souvent, on ne me croit pas quand je dis que je ne prends rien, pas de drogue. Mais la musique me suffit. Elle me donne de l’énergie.»

Ici, comme à Milly, le public est très jeune. Mais il a troqué le look paramilitaire pour des tee-shirts moulants, des couleurs fluo et les cheveux teint en bleu canard ou rouge vif. Pimpant et propret. Les filles, et elles sont nombreuses, sont perchées sur des semelles compensées. Si dealers il y a, ils sont discrets. «Je n’ai jamais organisé de free parties, explique Fabrice Gadeau, l’initiateur de cette soirée très policée de Rungis. Je trouve ça trop dangereux, on ne peut pas assurer la sécurité du public. J’ai toujours demandé des autorisations, même si, au début, je jouais sur les mots. Je disais « soirées pluriculturelles », parce que je savais que si je disais « rave » ou « techno », on allait me parler drogue avant de parler musique.»

Et, pour obtenir les autorisations, il a fallu tenir bon. Les maires et les préfets font la moue. La techno et les soirées raves nourrissent tous les fantasmes. «Repaires de dealers, messes noires, rassemblements néonazis, on a eu droit à tout», raconte Jocelyn Hirsch. Avec Pingouins associés, il a lancé Boréalis, le plus important rassemblement techno en France, qui a fait 20 000 entrées l’an dernier à Montpellier. Il est aussi le président de l’association Technopol, créée pour amorcer le dialogue entre le milieu techno et les pouvoirs publics, au lieu de subir les rafales d’interdictions arbitraires jetées à la dernière minute. L’association est née en 1996, dans la foulée de l’empêchement d’une soirée à Lyon. Pas vraiment interdite, elle avait été «autorisée jusqu’à minuit et demi»… alors qu’elle commençait à minuit. C’est la goutte d’hypocrisie qui a fait déborder le vase. Avant, il y avait déjà eu mille prétextes. «A vous dégoûter de demander des autorisations…»

Fête totale
Très vite, la techno a senti le soufre. «Au tout début, les maires nous louaient des entrepôts ou des terrains municipaux sans problème, raconte Manu Casana. Mais ça n’a pas duré.» Le tout début? C’était il y a près de dix ans. En 1989, avec son copain Luc Bertagnol, alors journaliste de rock, Manu importe de Grande-Bretagne ces soirées dans des lieux insolites, hors des boîtes de nuit, trop chères. «L’idée, continue Manu, c’était de faire une fête totale, avec une déco, des lumières, et de créer une ambiance autour de cette nouvelle musique bizarre et répétitive qui allait chasser le rock: la techno.» Sur des péniches, d’abord, dans l’ancien fort militaire de Champigny, ensuite, pas de ticket d’entrée, mais une PAF, «participation à la fête». Pour 30francs, on se saoule jusqu’au petit matin de décibels, de fumigènes roses et d’effets stroboscopiques hypnotiques. Mais pas seulement.

Avec la techno a débarqué l’ecstasy. Elles sont très vite indissociables: l’ecstasy est la clef de cette musique, revendiquent certains raveurs. Elle ouvre les portes de la transe provoquée par le rythme répétitif. De curiosité chimique l’ecstasy devient la bête noire de la brigade des stupéfiants, qui va traquer ses mille et une mutations moléculaires pour les inscrire au tableau des substances interdites.

En 1995, le ministère de l’Intérieur diffuse une note intitulée «Les soirées raves, des situations à hauts risques», qui a vite valeur de circulaire. «Un texte d’inspiration assez prohibitionniste», admet aujourd’hui le commissaire Michel Bouchet, patron de la Mission de lutte contre la drogue (Milad), qui en était à l’origine. Les maires des petites communes sont largement poussés par les préfets à refuser les autorisations à toute fête techno, lieu d’initiation de masse à l’ecstasy. Panique. «Les jeunes ne mesurent pas la dangerosité de ce produit, insiste Isabelle Ferrand, psychiatre à l’hôpital Cochin, responsable d’un centre d’accueil des toxicomanes. Non seulement il peut provoquer des états d’angoisse, parfois des délires aigus, mais il peut réellement faire plonger dans la dépression. Et surtout, à terme, il provoque une réelle altération des capacités intellectuelles.»

Un autre argument entre en ligne de compte: la sécurité. «Pourquoi n’empêche-t-on pas les raves clandestines? Les gens qui vont à ces soirées sont des trompe-la-mort. Plus il y a de danger, plus ils sont contents», s’indigne le père de Michaël, le jeune homme mort à Saint-Goazec. «Comment voulez-vous qu’on puisse tolérer des soirées dans des grottes, des champignonnières abandonnées, des usines désaffectées? demande le procureur de Sens (Yonne), qui se bat contre les raves clandestines. Il n’y a aucune protection contre les éboulements de terrain, aucun moyen d’évacuation. Je ne serai pas le procureur d’un nouveau Cinq-Sept», affirme-t-il. Et il n’est pas le seul. Le spectre des catastrophes du stade de Furiani, à Bastia, en 1992, et du Cinq-Sept (l’incendie d’une boîte de nuit près de Grenoble, qui fit une centaine de victimes en 1970), agite tous les esprits.

Mais on finit par tout mettre dans le même sac: les nuits hors la loi, les soirées officielles et les boîtes de nuit qui se risquent à programmer de la techno. «On interdit, de préférence à la dernière minute. Du coup, on pénalise ceux qui demandent des autorisations, raconte Arnaud Frisch, conseiller juridique de Technopol. On dissuade. Avec deux bons gyrophares au bout de la rue qui mène à la fête, on est sûr de faire fuir ceux qui hésitent à passer à l’Alcootest.» Qui va prendre la responsabilité de ces soirées de fous? Personne.

Eh bien, elles iront où personne ne les attend: dans la clandestinité. «Ça a lieu à la fin du XXe siècle, en démocratie: sous prétexte de protéger la jeunesse en perdition, on interdit sa musique», proteste Jean-Marc Priez, de l’association Technoplus. Financée par la Direction des affaires sociales, cette association organise sur le terrain, et dans les free parties tout particulièrement, la prévention et la réduction des risques en matière de drogue: on parle, on donne de l’eau, des fruits secs, on calme les angoisses. «La répression ne résout rien, se voiler la face non plus, martèle Jean-Marc Priez. Il y a des gens qui prennent de la drogue. Faisons en sorte que ça se passe le moins mal possible.»

Michel Bouchet reconnaît que la politique d’interdiction a indirectement fait la promotion des circuits de raves clandestines et incontrôlables. Mais l’idée de la «réduction des risques» le fait bondir: «C’est un mensonge. Cela veut dire qu’il y a une façon de prendre de la drogue sans risque.» Pire encore à ses yeux, le testing, pratiqué par Médecins du monde dans les raves pour évaluer la nature des pilules absorbées: «Ce qui est mauvais dans l’ecstasy, c’est l’ecstasy, pas les poudres de perlimpinpin avec lesquelles on la coupe.»

La drogue est liée à la musique? Ce n’est pas nouveau, observe Jean-Marc Fouquart, rédacteur en chef du magazine Zipper, spécialisé en musique techno: «L’ecstasy est associée à cette mouvance, comme le LSD au psychédélique, la marijuana au reggae, ou la cocaïne et l’héroïne au rock. Mais est-ce qu’on a interdit le rock quand Jimi Hendrix ou Janis Joplin sont morts d’overdose? Est-ce que tous les amateurs d’Elvis sont accros aux amphétamines?»

Et qui s’inquiète de ce qui se passe dans les concerts de rap? protestent les amateurs de techno, qui soulignent le caractère pacifique du mouvement. «C’est bien ça qui effraie les adultes, relève Patrick Mignon, sociologue spécialiste du rock. La génération techno ne revendique rien: on est contents d’être contents. On est loin de la hargne des punks. Ce sont des enfants de la bourgeoisie, des gosses de décideurs, qui vont retourner à la fac le lendemain. Il ne faudrait pas qu’ils se grillent bêtement les neurones. On les aime. On essaie de les protéger d’eux-mêmes. Alors que les problèmes liés aux rap ne sont qu’un épiphénomène de la violence des banlieues.»

Trop aimés, les raveurs? Justement, les raves les aident à prendre le large. «Ce qui est formidable dans la rave, c’est que les parents ne comprennent pas, insiste le sociologue Etienne Racine. Mais, en fait, ce n’est qu’un rite de passage de l’enfance à l’âge adulte.» Selon lui, le lieu inattendu, le temps différent, très long, mettent le raveur en décalage social. Il s’installe dans un espace hors de la vie réelle, comme dans l’art ou le jeu. «Et c’est en passant par cette rupture qu’il réintègre la société. La fête est éphémère. Et, le lendemain matin, il est content de rentrer chez lui.» L’ecstasy? Elle n’est pas liée à la pratique de la rave. «Entre 15 et 35% des gens prennent des substances, estime Racine. Une fois sur deux elles ont été achetées ailleurs. La rave n’est pas forcément le lieu de l’initiation, puisqu’un consommateur sur deux dit avoir goûté une substance dans des soirées privées.»

Aux ministères de l’Intérieur et de la Culture on prépare depuis six mois un nouveau texte sur la question des soirées techno, pour remplacer la fameuse circulaire de 1995. Non plus prohibitif, mais soucieux de sécurité, annonce Michel Bouchet. On ne cassera plus le mouvement, on va l’encadrer.

En attendant, les mésaventures de la techno continuent. Daniel Mildi était un naïf. Disc-jockey dans le Midi depuis quinze ans, il ne s’était jamais vraiment intéressé à la techno. Jusqu’à ce qu’il se lance, en février dernier, dans l’organisation d’Electromania. Rien de bien subversif: une exposition multimédia sponsorisée par France Télécom, suivie d’une soirée techno. Il demande la location d’une salle à Saint-Maximin-la-Sainte-Baume, dans le Var, et rencontre les adjoints au maire. Pas de problème. Vous voulez la salle toute la nuit? D’accord, ce sera plus cher. Tout roule. A quelques détails près. Il n’arrive pas à obtenir le passage de la commission de sécurité. On va s’arranger, lui dit-on. Les choses traînent. Jusqu’au jour J, le 7 mai, à quatre heures de l’ouverture, quand il apprend qu’un arrêté municipal interdit la soirée Electromania. Prudence municipale? Pression préfectorale? Pour Daniel Mildi, ça ne change pas grand-chose: «Ils m’ont fait tourner en bourrique jusqu’au bout. Moi, j’ai laissé 50 000 francs dans l’affaire.»

Malgré les méfiances locales, la techno gagne ses tickets de bonne conduite. La preuve? La voici: Offshore, qui vient de produire D-Mention, était producteur des JMJ en août 1997. L’an dernier, le slogan maison était: «Offshore, producteur de rêves.» Cette année, le nouveau slogan n’a varié que d’une voyelle. Il devenu «producteur de raves».

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